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Harvey Milk - A Small Turn of Human Kindness

Chronique

Harvey Milk A Small Turn of Human Kindness
Il y a quelques temps, un résident de l'internat thérapeutique où je travaillais est parti. Il avait enfin trouvé un boulot adapté dans une autre institution après des années de recherche. Ce n'était pas facile de le voir se préparer à déménager, un peu pour nous mais surtout pour lui. Il est une personne solitaire, aimant parler, blaguer, débattre longuement mais gardant pour lui une zone de confort, une bulle de sécurité où personne n'a le droit d'entrer.

Cette bulle, c'était sa chambre, qu'il devait ranger et vider avant son départ. Il fallait le voir, faire des allers-retours de son espace à la salle commune, avec son corps long, maigre et tendu, ses yeux qui regardent partout et nulle part. Un étranger aurait pu dire qu'il n'allait pas bien, nous, nous savions qu'il gérait du mieux qu'il pouvait au quotidien, psychose, syndrome de Diogène, potomanie et addictions gardés à quai par les médicaments, les rendez-vous réguliers avec les psychiatres ainsi que la religion, qui occupait une grande part de son quotidien. Il n'allait pas si mal, malgré des colères, un imaginaire viriliste qu'il aimait rappeler aux plus jeunes et même aux professionnels sous couverts d'un humour qui faisait régulièrement mouche. Son cerveau pouvait chauffer, les excuses étaient toujours dites, à demi-mots et avec une accolade qui signifie que ça va, on oublie, la blague comme mise à distance. Pas facile tous les jours, mais agréable.

Mais il devait partir et cela lui était difficile. Le dernier soir avant son départ, il a enfin répondu à nos invitations à l'accompagner dans le rangement de sa chambre. Il est venu me voir et m'a invité – autorisé – à entrer dans son futur ancien chez lui. L'odeur, mélange de renfermé, de nourritures, de parfum pour homme bon marché et d'épices, est ce qui m'a traversé dès le départ. Concernant les monticules divers et variés, je m'y attendais. J'ai eu la sensation de voir des piles de cartes postales, comme des lettres de son cerveau au monde, des tas désordonnés, chaotiques, imposants mais faisant sens quand on connaît le bonhomme. Des DVDs de films d'action, de mafia ou d'amours naïfs, des consoles, lecteurs, radios rapiécés ou cassés, des prospectus avec des choses griffonnées dessus ... Et, sur sa tête de lit qui n'est accolé à aucun mur, presque au centre de la pièce (mais pas tout à fait, ce qui crée un malaise spatial quand on est à l'intérieur), une feuille A4 d'un dessin de vipère noire pixelisée collée au-dessus de son oreiller.

Je revois la scène. Il m'invite. Je rentre. Il pose une chaise dans la pièce et me propose de m'asseoir. Il me regarde, au milieu de son petit monde aux volets fermés, uniquement éclairé par quelques veilleuses. Il me dit que c'est dur. Je lui dis que oui mais qu'il faut le faire. Qu'il peut y arriver et qu'on va trouver un moyen. D'extérieur, je suis le soignant, celui qui cherche des méthodes, qui tâtonne et suggère, petits bouts par petits bouts, une valise, un sac poubelle, tranquillement, sans brusquer. À l'intérieur, ça me flingue, voir ce grand fil s'effondrer, quitter son univers comme on dit au revoir au monde, une séparation qui est vécue comme une rupture avec tout. Il a su – tenu à ? – rester digne. Une fois que nous étions sortis, il était redevenu ce macho gueulard et nerveux qu'on connaît, lui et moi porteurs d'un secret qui était resté dans sa chambre, rangé comme tout le reste dans un sac. Il est parti définitivement le lendemain. Je ne travaillais pas et c'était mieux comme ça.

Le lien avec ce disque d'Harvey Milk ? Une fois chez moi, j'ai tout de suite voulu l'écouter. Sa musique de mec – « gueulard » également – qui en a gros, son atmosphère polluée, aussi bien dans sa forme sludge, noise rock, drone, que dans son fond plein de regrets, de vérité nue, de combats intérieurs aux petites victoires médiocres de loin et importantes de près... Ça a soigné le soignant en moi, à ce moment. Cet album est un classique, avec ce que cela comporte de qualités objectivées un brin impersonnelles, mais il a trouvé une résonance particulière chez moi. Après tout, c'est bien aussi pour ça qu'on écoute de la musique non ? Trouver dans un autre langage ce qu'on ne peut pas exprimer soi-même. Que même si cela n’est pas tout à fait parfait, ça capte parfaitement un instant pas tout à fait parfait : quand le vécu devient un peu trop fort et qu'on en sort un peu mort, ce genre de choses.

Je l’ai revu, il y a peu. Il est toujours le même : bavard, altier, plein d’assurance en surface. Il m’a dit qu’il allait bien et qu’il avait bien fait de partir. Je lui ai dit la même chose. On s’est souri et serré la main. Et j’ai réécouté A Small Turn of Human Kindness, comme un lien qu’on garde pour soi.

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5 COMMENTAIRE(S)

Ikea citer
Ikea
08/05/2025 15:32
note: 8.5/10
Sosthène a écrit : Ikea a écrit : Ah j'aime beaucoup ce livre (ainsi que "Ceux du trimard") ! Merci les collègues, sinon Sourire
Tout pareil ! De même que le court "Un drame affreux chez les Tranquilles", que du coup tu dois aussi connaître :-)


Et non ! Je le mets sur ma liste, merci !
Sosthène citer
Sosthène
08/05/2025 15:21
Ikea a écrit : Ah j'aime beaucoup ce livre (ainsi que "Ceux du trimard") ! Merci les collègues, sinon Sourire
Tout pareil ! De même que le court "Un drame affreux chez les Tranquilles", que du coup tu dois aussi connaître :-)
Ikea citer
Ikea
08/05/2025 14:57
note: 8.5/10
Ah j'aime beaucoup ce livre (ainsi que "Ceux du trimard") ! Merci les collègues, sinon Sourire
Sosthène citer
Sosthène
08/05/2025 13:59
Oui, elle m'a fait penser au roman "La cité des fous" de Marc Stéphane.
Jean-Clint citer
Jean-Clint
08/05/2025 13:30
Bien belle chronique, très personnelle et touchante Sourire

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Harvey Milk
Sludge / Noise Rock / Doom / Drone
2010 - Hydra Head Records
notes
Chroniqueur : 8.5/10
Lecteurs : (2)  8/10
Webzines : (1)  9.17/10

plus d'infos sur
Harvey Milk
Harvey Milk
Sludge / Noise Rock / Doom / Drone - 1992 - Etats-Unis
  

tracklist
01.   *  (03:32)
02.   I Just Want to Go Home  (06:04)
03.   I Am Sick of All This Too  (02:14)
04.   I Know This Is No Place for You  (05:07)
05.   I Alone Got Up and Left  (05:34)
06.   I Know This Is All My Fault  (07:23)
07.   I Did Not Call Out  (07:39)

Durée : 37:36

line up
parution
18 Mai 2010

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